CORPS  A  CORPS

       Sculptures céramiques

CORPS A CORPS.

CORPS : ACCORDS.

                                                                                                                                         « La simplicité n'est pas un but dans l'art, mais on arrive à la simplicité

                                                                                                                                           malgré soi en s'approchant du sens réel des choses.                                                                                                                                                                                    La simplicité, c'est la complexité elle même, et il faut se nourrir de  son                                                                                                                                                      essence pour connaître sa valeur.

                                                                                                                                           La simplicité est la complexité résolue. »

                                                                                                                                           Constantin Brancusi

  Disloquée, brisée, fracturée. Réorganisée...

   La matière se présente inéluctablement à nous comme une restructuration après son propre effondrement.

   Les rebuts, fragments et parties cassées, pour l'artiste, se font ici dépôt.

   C'est une devise, un objectif.

 Bien plus, c'est une évidence pour Geneviève Trivier, que cette perception « déposée », puis réajustée, du matériau manipulé.

  Il s'agit bien, en effet, de réactualiser 'le reste' ou les quelques parties fragmentées d'un tout désarticulé. Il s'agit tout autant d'en requalifier la forme.

  Le fragment se comporte ainsi en une structure nouvelle, adaptable à sa soudaine contemporanéité. Une sorte de renaissance de l'objet en somme.

 Comme une venue au monde, après un long moment de stagnation et de gestation des formes. Le matériau, incessamment, montre en ces visibles traces, sa lente évolution à travers le temps. Une géologie de ses nouvelles configurations est ici nécessaire. Il faut se pencher, attentifs, sur cette carte des constellations naissantes, sur ces aspérités et puissances minéralogiques qui apparaissent en et sur la matière. Seule, une attentive et patiente observation ferra surgir et comprendre les mutations survenues.   Voire, affleurant ou enfoui en leurs plus intimes replis, au plus proche de la structure de l'argile, de la terre, de l'émail, des incidences du feu et de la chaleur de cuisson, le résultat toujours unique d'inédits effets de surfaces.

  Les sculptures céramiques de l'artiste, il faut le dire, vivent une maturation très longue. De façon irréversible, cette durée, cette inscription du temps en filons , comme s'il s'agissait d'une stratification archéologique, les soumets aux plus divers essais de positionnements et d'assemblages. Toutes les manipulations les place entre deux états. Par la répétition de ces processus de création, par les multiples déplacement ou déposes de l'artiste, le temps semble avoir comme insisté sur l'indétermination de l'orientation que prendrait à long terme la forme en devenir. De telles forces, une telle temporalité, ne peuvent que s'inscrire en la mémoire de la terre qui les accueillent.

  Tout se voit donc et tout se sent : Les craquelures apparaissent. Les déchirures cohabitent avec les liens de métaux qui tentent de réajuster les morceaux. Les béances se montrent en de presque indécentes ou violentes expositions. Les corps sont brisés, les têtes arrachées. Le regard alors est attiré par les aspérités, par les trous ou à rebours par les quelques saillies que forment les replis de la terre et des émaux. La peau des objets se fait tour à tour lisse ou bulleuse, duveteuse et cirée, ou au contraire rêche et revêche.

  Ailleurs, se seront les sauts de la perfection des émaux aux éléments les plus bruts qui retiendront le regard, cependant qu' à contrario apparaîtront encore plus rutilants, ça et là, quelques effets, brillants, incandescents en des ors sous-jacents. Ils soulignent et mettent en exergue le traitement, en prince, de ces fragments qui, pour tant d'autres artistes, auraient été délaissés.

  Strates après strates, opérations de créations après opération de montages, les croisements multiples entre les matériaux, par affinités ou contre-sens, fabriquent, après redistributions de leurs positionnements, le corps de

l’oeuvre : Le corps à l’oeuvre.

  Cette incorporation, cette incarnation du geste de création, au sens le plus charnel et structurel du terme, fait vaciller la matière sculptée. Il s'agit désormais d'une inscription du flux des vies déroulées. Pour la énième fois, en ses déformations successives, en ses cassures et explosions, en ses collages et assemblages, en ses flux saccadés de constructions-déconstructions, en ses lignes qui tendent les peaux qui se superposent et se touchent, l'argile se fait chair. Les formes bousculées, démobilisées, imbriquées, en contre point de ce qu'elles devraient laisser apparaître de la fonction sociale à laquelle on pourrait les raccorder, se disloquent pour

soudain pour se tendre, jusqu'à adopter, enfin, une structure autonome.

  Il y a aussi quelques vases, ou plutôt quelques dos, quelques ventres peutêtre? Indéfinies formulations. Ils sont comme des peaux veloutées, légèrement écartées, vidées, légèrement entrouvertes. Vulves, sexes féminins, ventres ? Ils sont tout le corps à la fois. Tout du corps de la Femme, même, pourrait-on dire. Ils sont prêt semble t-il à recevoir cette eau qui pourrait donner vie. Mais plutôt en sont ils déjà tout autant vidés ?

Ces parois de dermes, en ces assemblages se tendent, se superposent, se touchent. Occasionnellement s'affaissent et se caressent. elles finissent par s'ouvrir. Lèvres légèrement entrebâillées ou au contraire comme distendues par le passage d'un nouveau né. Révélation d'un en dedans toujours à protéger. Des ventres cavernes. Des sexes affleurants. On ne peut s’empêcher d'y voir aussi parfois, au delà de leurs douceurs pourtant confirmées et de leurs lignes tendues de palpables sensualités, le corps

inhabité de la femme avortée, du ventre vidé, du creux violé. Ces feuillets de chair ou s'inscrivent nos vies se couchent d'ailleurs en d'autres moments auprès de formes qu'elles semblent avoir perdues ou mises au monde.

Sombres, ils attirent pourtant par leurs tactiles douceurs. Il ne restait plus à ces corps parfois tourmentés, parfois apaisés, à ces

peaux veloutées superposées où la chaleur des caresses se mêle à la douleur de la perte, que de se déposer. De se re-poser. Ils sont ainsi, en retour sur eux mêmes, des fragments redevenues entités. Quelques apaisants symboles les accompagnent. Par le geste de l'artiste, toujours mêmes, mais déjà autres...

Que tout, enfin, se dépose et repose.

Que tout enfin s’insère une fois encore en un paysage ouvert qui ne

demande qu'à recevoir cette humanité :

Nathalie Réveillé.

Historienne de l'art.

15, rue du Château 75001 Paris, France

  • Facebook Clean
  • Twitter Clean

En ce moment...

Gravure, estampe, pressage...

Contact

Tel: 06 63 60 91 98